Club des collectionneurs en Arts Visuels de Québec

Marie Rioux…meets LandEscape Art Review (édition spéciale)

L’œuvre de l’artiste Marie Rioux dévoile le canal omniprésent de la  communication ….

By Katherine Williams and Josh Rysder.

Version française ci dessous.

NO1- En effet, mais permettez-moi d’abord de vous remercier sincèrement pour votre intérêt à l’égard de mon travail et pour tous ces bons mots transmis depuis le début de notre correspondance suite à ma sélection pour cette édition spéciale de LandEscape Art Review.

Alors oui, dès mon plus jeune âge j’ai fréquenté l’École des Beaux Arts pour les jeunes les samedis en matinée. Puis, j’ai suivi tous les cours d’arts plastiques possibles à l’école secondaire. J’ai étudié par la suite durant deux ans dans un collège (le C.É.G.E.P. de Sainte-Foy) au sein du programme d’Arts Plastiques. Par la suite j’ai fait presqu’un an en Arts Visuels à l’Université Laval, toutefois je cessai d’y étudier avant l’obtention du diplôme. Les cours ne correspondaient pas à mes besoins du moment. S’ensuivit différents cours, ateliers, dessins d’observation, initiation à la gravure à l’Atelier de Réalisation Graphique, des rudiments de céramique à l’Atelier de Céramique, des cours sur la connaissance des métaux à l’École des Métiers d’Arts, de l’initiation à la photographie au Centre Vu, du Photoshop à Engrame… Toutes ces institutions étant situées dans la ville de Québec. Présentement, depuis septembre 2016, j’ai débuté un programme court de deuxième cycle universitaire en Étude de la Pratique Artistique à l’Université de Rimouski, campus de Lévis, sur la rive sud de la ville de Québec.

À l’époque de mes études collégiales le courant artistique dominant était le Hard Edge. Ce mouvement a laissé de profondes et significatives traces dans ma façon de concevoir l’espace pictural. Je dirais de surcroît qu’il m’a permis et aidé à démystifier l’art abstrait. Le Hard Edge de par ses structures marquées, bien définies, sans résonnance figurative, prend tout son intérêt à mon sens par des choix judicieux de couleurs faisant vibrer l’œuvre. Cette esthétique a un écho dans mon travail, et je référerais en exemple «Novembre», mixte sur toile 36×72. J’ai été fortement attirée par ces vibrations impliquant formes et couleurs sans représentation précise.

De plus depuis nombre d’années, je fréquente également différents centres d’artistes en Art actuel présentant des expositions et les productions de leurs membres. Je réalise que toute cette diversité de milieux a contribué à nourrir, à élaborer et à enrichir mon langage artistique.

 

NO2– Les influences marquantes qui firent évoluer mon style en tant qu’artiste à travers les années sont aux premiers chefs mes diverses expériences de vie et les environnements où j’ai vécu. Le résultat en est la somme esthétique de mes parcours émotifs… Ma création picturale est le témoin d’un moment ressenti, et l’écho de ce que je vis. Les bases acquises durant mes études et l’émotion lyrique sentie se conjuguent et fusionnent devenant ainsi ma vision personnelle à partager, à communiquer.

Je me qualifie de «primaire» en ce sens que je ne suis pas façonnée, ouvragée, plutôt naturelle. Et en conséquence mon travail reflète ce que je suis, ce que je vis, et s’avère principalement et profondément instinctif et intuitif. Jamais je ne fais d’esquisse préparatoire. Mes premières pensées s’attardent inévitablement à l’atmosphère souhaitée, celle que je désire créer, souvent saisissante. Elle est suivie du choix des teintes et de ses variantes. Malgré les apparences, pouvant être trompeuses aux yeux de néophytes, mes œuvres monochromes sont le résultat d’un ingénieux mélange de couleurs, duquel je retire plaisir et satisfaction. Qui plus est les surfaces de mes toiles sont à l’huile et cependant je m’amuse à reproduire toutes les teintes à l’acrylique sur les côtés du cadre… Ainsi, où que se trouve l’observateur, l’œuvre continue à se déployer. Selon l’atmosphère, les ambiances, les espaces que je désire représenter, je choisis également la dimension appropriée du support, elle-même déterminante pour la composition. En raison du grand format de mes tableaux et de mon caractère de femme hyperactive et frénétique, leur exécution est particulièrement dynamique. Sans cesse, en déplacement, je vais constamment du mur au plancher avec mes toiles. J’œuvre debout, à genoux, rarement assise… Mes chevalets muraux s’empoussièrent… (sourire)

De plus, je ne me limite pas uniquement au pinceau. J’utilise tout ce que je peux trouver à côté de moi (chiffon, laine d’acier, clou, éponge…) pour créer des textures, des transparences et des effets au besoin. Jamais d’exécution en suivant de règles précises, sauf, s’il y a lieu, des schémas géométriques s’insèrent parfois spontanément à la toute fin sur la toile. Plus récemment des cercles, un peu par magie, se sont introduits dans l’exécution de mes œuvres, ce qui signifie pour moi du bonheur, un retour à l’essentiel, l’exploration, des réalisations…

 

NO3- La question posée m’amène à préciser que je dois absolument me saisir de mon environnement immédiat pour développer le processus par lequel je crée. Je m’imprègne constamment de celui-ci. Il module le propos de l’œuvre. Ceci afin d’aboutir à une esthétique autonome, celle désirée. C’est quelque peu difficile pour quelqu’un qui travaille instinctivement, telle que moi, de répondre en mode analytique sur ce qui déclenche l’émotion et sur la traduction de celle-ci dans l’organisation de l’espace pictural. Je puis vous dire toutefois être incapable de copier, de reproduire ce que j’ai sous les yeux et je n’en éprouve absolument aucun intérêt.

En quelques mots je dirais que l’éveil à la nature et à la musique transmis par mes parents durant l’enfance, tous ces émerveillements devant des ciels contrastés, le temps consacré à regarder, admirer l’immensité de l’océan et nous si petits… tout ceci stimula ma sensibilité. Mon travail se situe et représente toujours des territoires extérieurs.

Par ailleurs, en regardant l’œuvre «Deuxième jour» nous constatons que le monochrome appuie l’essence même du tableau: c’est à dire l’atmosphère, l’immensité du territoire. Des cercles qu’on devine, comme des loupes où on aperçoit des hommes marchant de dos, ou bien debout immobiles et contemplatifs. Ce qui m’habite c’est l’émotion ressentie face à un territoire transformé soit par le climat d’une journée orageuse, grise où par des éléments industriels venant l’égratigner, par leurs lignes artificielles ou leurs couleurs contrastantes. Je perçois une infinie beauté dans ces visions. Comme tous j’apprécie une température clémente. Par contre je n’en retire aucune inspiration. La nature se doit d’être tourmentée, tumultueuse, pour le moins en effervescence afin qu’elle génère en moi des pulsions créatrices.

 

NO4- Je suis convaincue que tout créateur ne peut être déconnecté de l’expérience directe, quoique nous n’ayons pas tous la même perception d’un moment. Je crois que l’éducation, la culture et aussi les milieux où nous avons grandi, laissent les premières empreintes de la personne que nous deviendrons par la suite. Les voyages, la musique écoutée, les nombreuses expositions visitées, les rencontres incontournables et impérissables, mes amours, mes peines ont finalement formé l’artiste que je suis devenue. Je pense qu’il n’est possible de vraiment réussir à créer notre propre langage visuel que lorsque nous sommes au plus près de notre vérité brute. Ma perception est la somme de toutes ces empreintes, vécus émotionnellement et inscrites dans ma mémoire. Elle me permet d’engendrer ces nouvelles représentations du territoire par mon langage.

 

No5- Tel que déjà mentionné je travaille d’instinct. Peut-être cela peut paraître curieux mais il n’y avait pas de «source d’inspiration» tel que vous l’entendez, du moins claires à mon esprit. Donc pour cette œuvre, j’ai choisi en premier le noir. Par des gestes spontanés j’ai peint majoritairement des espaces noirs. Par la suite une empreinte rouge s’édicta, se fixa. Elle fut suivie d’une lumière blanche jaunâtre qui s’est imposée donnant une lueur d’espoir dans cette pénombre. La dominante noire était très présente. En grattant celle-ci à certains endroits, la surface blanche de la toile est devenue perceptible et apportait par le fait même une profondeur tangible… celle de la nuit. Puis vint le personnage de gauche, à demi ébauché, marchant vers un ailleurs énigmatique. Au fond à droite, apparût un groupe de personnages. En somme, c’est notre réalité à tous: seul et en société. Le côté abstrait de cette toile représente mon esprit.

 

NO6- Je suis attirée par les espaces ouverts, par l’infini, par la liberté. C’est essentiel. Toutefois ceci ne fait pas abstraction du monde actuel. Celui dans lequel nous vivons. L’information mondiale a un impact significatif sur ce que je suis et ressens. Les changements climatiques, mais également les guerres, les injustices ont tous de l’impact. Je me sens artiste engagée et je veux que mon public le ressente, que mon œuvre le reflète. La noirceur, la grisaille, certains aspects plus sombres de mes toiles en témoignent éloquemment à mon avis. Dans mon travail, je transmets ma propre lecture de ces environnements avec ce que mon esprit et mon cœur ont retenu. Ce sont là mes messages… Comme j’ai souvent de multiples idées, le résultat peut contenir bien sûr plusieurs possibilités d’interprétations, de significations. Mes œuvres trouvent d’elles-mêmes résonnances auprès d’un certain public.

 

NO7- J’aime qu’une œuvre soit énigmatique. La représentation et l’abstraction sont, pour moi, intimement liées: nature et esprit. Elles sont les composantes fondamentales de l’être humain. Il fût une période de ma vie où mon corpus artistique était franchement abstrait. Aujourd’hui je ne décide jamais à l’avance si je ferai une œuvre figurative ou abstraite. C’est le moment, l’instant qui l’impose. Prenons l’exemple de «La Tête dans les Nuages». Au début il n’y avait pas de personnages. Ce qui m’intéressait, sur fond zen de territoire, proche de l‘abstraction, était de créer une vibration dans l’eau avec la couleur contrastante de l’orange fluo acrylique avoisinant le gris vert à l’huile. Cet orange fluo est un symbole de l’artificiel dans nos paysages tant occupés par l’homme. À vrai dire, je crois que j’étais la seule excitée par cette vibration. Quelques mois plus tard, arrivant à l’atelier, je regarde mon tableau et je le trouve vide. D’un geste spontané et téméraire, je prends un tube noir et à l’aide d’un large pinceau je peins directement trois géants sur cette œuvre. Ce faisant, j’ai relégué le territoire au second plan afin de privilégier, pour une première fois, la représentation humaine.

NO8- La noirceur trouve son équilibre dans la lumière qu’on décèle chez chacune et chacun d’entre nous. Pour répondre à votre question plus précisément, il s’agit certes du reflet d’une solitude intérieure, s’estompant. Toutefois je vis dans un pays nordique, la lumière étant souvent absente, cela influence sûrement mon environnement et par le fait même ma création. Pour cette série «Rencontre pendant la nuit» c’est comme une histoire que je raconte où les lieux sont imaginaires mais pourraient être réels également. L’ambivalence de nos existences, sa fugacité, sa précarité, ses difficultés, le vrai, le faux, tout cela est à la base de mon œuvre. C’est un travail sur la mémoire, ce que mon esprit a retenu entre la réalité et le rêve et où l’atmosphère est dominée par l’émotion ressentie. Au sein de mon œuvre ces concepts se rejoignent constamment, se confondent irrémédiablement… Le lien entre eux est vague, furtif, empli d’originalité, d’imprévus. Étant un peu dyslexique, c’est simple pour moi, je mélange tout (sourire)…

Étrangement ladite série ressemble par sa composition à mes premières œuvres d’adolescente. Travaillant intuitivement, et beaucoup plus librement maintenant, je fus la première surprise du résultat. Je reviens à ma vision initiale, mais d’une façon beaucoup plus accomplie.

 

NO9- Je pense que c’est plutôt un dialogue entre la perception du territoire extérieur et la mémoire de celui-ci. J’intègre le technologique (fils et pylônes électriques, structures de ponts etc…) dans la nature parce qu’ils sont les témoins de notre époque. Une amie artiste décrivit ainsi mon travail, par une phrase très juste je crois «La force du silence».

Cette expression me sied bien et découle de cette intériorité obligée que j’ai ressenti enfant. J’étais alors en effet affublée de bégaiement et il m’était difficile de m’exprimer oralement malgré le foisonnement d’idées m’habitant. Cette situation a probablement fait en sorte d’influencer le développement de ma personnalité profonde.

«La force du silence» est au centre de ma production artistique et de toute ma vie. Ces territoires gravés dans ma mémoire sont issus de ma perception personnelle de lieux qui m’ont laissé des impressions indélébiles. Dans ma production plus récente, les territoires imaginaires se superposent à ceux réels. Il m’est significatif de révéler, de projeter une certaine dualité au sein de mon œuvre. Les infrastructures humaines, quoique gigantesque en soi, contrastent avec la présence dominante de la nature. Les gens sont secondaires au sujet et c’est pourquoi ils sont toujours représentés vus de dos. Ils sont asexués, juste humains devant le défi de survivre en ce début du XXI siècle. Ils sont en mouvement, sorte de transhumance, alors que la nature, semble figée dans le temps.

De par ma nature d’artiste, j’invente une nouvelle représentation de mes préoccupations. En construisant ainsi mes œuvres j’invite le public à ressentir mes émotions.

 

NO10- Ma palette de couleurs est déterminée par l’atmosphère que je désire créer. Le gris bleuté concorde à mon environnement visuel actuel. Cependant ces couleurs correspondent également à ma personnalité psychologique propre. Tous les jours, pour me rendre à mon atelier de Québec, je dois prendre le traversier pour franchir le fleuve Saint-Laurent qui sépare ma ville d’adoption à celle-ci. Cette trajectoire fût à l’origine d’une nouvelle période de création. Les travailleurs maritimes et l’équipage, portent des accessoires, des survêtements fluorescents contrastant avec la grisaille ambiante. Je fus éblouie. La première fois que j’ai expérimenté cette couleur criarde, c’était avec un pastel à l’huile que j’ai frotté sur les parties vierges de ma toile laissées par le ruban gommé. C’est à ce moment qu’ont débuté mes expériences avec ces couleurs fluorescentes. J’ai adoré. J’étais excitée par le contraste et son côté hors-norme et délinquant… C’est une aventure loin d’être terminée. Quelques fois je décide dès le début d’une œuvre d’intégrer des parties plus texturées et en appliquant certaines couleurs sur celles-ci, je peux accentués leurs effets.

 

NO11- Je ne travaille pas en fonction du public et de ses attentes. Ni selon les courants artistiques du moment. Mon propos répond à une nécessité intérieure indépendamment des modes. L’œuvre, comme tout ce qui est vital, doit pouvoir évoluer. Mon langage visuel répond à un besoin capital de créer et de communiquer et c’est ce que j’offre au public. À lui d’y trouver sa propre résonnance, sa signification, son plaisir. Ce qui ne signifie pas de l’indifférence au regard de l’autre, loin de là, mais plutôt une certaine indépendance d’esprit assumée. Ceci dit, je suis évidemment ravie lorsqu’on me témoigne de l’appréciation pour les pièces de mon œuvre.

 

NO12- C’est moi qui vous remercie de votre amabilité et intérêt.

Pour la suite des choses je dois réaliser pour le mois de février un tableau sur le thème de la «Joie»… Cela dans le cadre d’une exposition de groupe au studio galerie Bécot en satellite de la Manif d’Art international de Québec. Ce thème n’est pas familier à mon travail, à mon univers. Mais je détiens une bonne idée de l’interprétation que j’en ferai. Monochrome sans gris, lumière et cercles… La joie quoi!

Je vais continuer la série des «Rencontres la Nuit». Je vais probablement explorer les ombres humaines sur le territoire. Ce projet m’attire depuis longtemps: réaliser une œuvre vidéo à partir de certaines de mes toiles et d’y intégrer mon ombre sur une ambiance sonore. Il y aussi les cercles, loupes, horloge du temps qui ont commencé à apparaître dans mon travail. Je développerai. Je commencerai également prochainement des œuvres sur supports de bois, offrant plus de possibilités pour intégrer textures, collages, gravures, etc. Aujourd’hui c’est cela, demain ce sera autre chose. J’ai en somme plusieurs pistes d’intérêts et de nombreux projets. Je suis habitée par un tel sentiment d’urgence… Tellement d’idées, de possibilités… il me semble en être au début seulement de l’expression de mon propos artistique.

Bref aucun ennui à l’horizon. Que de la passion!

Un commentaire pour “Marie Rioux…meets LandEscape Art Review (édition spéciale)

  1. Rejeanne Lamothe

    Voilà un article qui prend le temps de donner une vraie parole à l’artiste. Je comprends mieux son travail. J’aurai du plaisir à en suivre le cours,

    Bonne route

    Réjane

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